Entre ici et ailleurs – Ce que cela signifie pour moi
Il y a des lectures qui arrivent au bon moment :
Tous centaures ! Eloge de l’hybridation , de la philosophe Gabrielle Halpern, est l’une d’elles.
Halpern y défend une thèse simple, presque têtue : l’hybridation n’affaiblit pas les identités, elle les fait vivre. Ce qui est pur, figé, hermétique finit par s’épuiser. Ce qui se mélange, se transforme, se renouvelle. Je l’ai lue en me disant que quelqu’un venait de mettre en ordre ce que je pratique depuis trente ans sans toujours le formuler. (Ce n’est pas si fréquent, autant le signaler.)
Une question qui se pose autrement
Peu après, j’ai participé à un atelier du RIF, le Réseau des Musiques Actuelles en Ile de France, consacré aux droits culturels. Et là, la question a changé de forme.
Dans mon métier, on se demande souvent quelles musiques on défend. Les droits culturels invitent à poser trois autres questions : pourquoi, pour qui, avec quelle vision de la culture ? Leur principe est simple : chaque personne a le droit de se reconnaître dans la culture qui lui est proposée, et de participer à sa construction. Pas seulement d’être spectatrice de ce qu’on a décidé pour elle.
Ça paraît évident écrit comme ça. Ça l’est beaucoup moins quand on regarde une programmation de près : qui la choisit, qui s’y retrouve, qui n’y entre jamais. Cet atelier m’a obligée à regarder ce que fait vraiment une agence comme Giro Music. Nous ne vendons pas des concerts. Nous mettons en relation des Artistes, des lieux et des gens, et cette relation n’est jamais neutre.
Des mots plus justes
Ces deux expériences, mises côte à côte, m’ont donné des mots plus précis pour dire quelque chose que je savais d’instinct. Giro Music se situe entre ici et ailleurs.
Je précise, parce que la formule prête à confusion : pas pour exotiser, pas pour folkloriser. Ces gestes-là transforment une musique en décor et un Artiste en carte postale. Je m’en méfie depuis toujours.
Si je me tiens à cet endroit, c’est simplement parce que c’est là que les choses les plus vivantes se passent : à la jonction des genres, des géographies, des générations. Un jazz qui a croisé d’autres traditions n’est pas un jazz « dilué ». C’est un jazz qui a continué à voyager. Une tradition qui rencontre une écriture contemporaine ne se perd pas : elle reste en mouvement. C’est exactement ce que dit Halpern, avec de meilleurs arguments que les miens.
Deux langues, et ce que ça apprend
Il y a aussi l’histoire personnelle, que je ne peux pas contourner. Je suis franco-italienne. J’ai grandi entre deux langues, deux cultures, et parfois deux façons franchement contradictoires de voir le monde (à table, on s’en aperçoit vite).
Ça m’a appris une chose : la même phrase ne se dit pas pareil à Lyon et à Rome. Un Artiste ne se raconte pas de la même façon selon la langue dans laquelle on le présente. Les frontières ne sont pas des murs. Ce sont des endroits où l’on peut construire des ponts, à condition d’accepter d’y rester un moment, à écouter des deux côtés.
Pour moi, l’hybridation n’est donc pas une théorie. C’est une expérience intime, ordinaire, presque domestique. Je n’ai pas besoin de la revendiquer : j’y vis depuis longtemps, aujourd’hui je sais la nommer.
Ce que ça change, concrètement
Pour les programmateurs et programmatrices avec qui je travaille, cela se traduit assez simplement :
- Des propositions pensées avec les lieux, pas plaquées dessus : formats modulables, adaptés à la salle, au public, au budget.
- Des Artistes présentés pour ce qu’ils sont, avec leur singularité, sans étiquette de circonstance.
- Des possibilités de médiation quand elles ont du sens, pour que le public ne soit pas seulement en face de la scène, mais aussi un peu dedans.
- Une interlocutrice unique, qui connaît les projets de l’intérieur et qui répond de ce qu’elle propose.
Rien de spectaculaire. Du travail d’artisan, au sens où l’entend le mot : de la patience et de l’attention.
Pour la suite
Trente ans après, je ne cherche pas de slogan. Je cherche à continuer d’écouter, à laisser les choses se transformer (les Artistes le font très bien, il suffit de ne pas les en empêcher) et à créer des occasions de rencontre qui ne ressemblent pas à des cases cochées.
Comme on dit de l’autre côté des Alpes : la goccia scava la pietra. La goutte creuse la pierre. Elle trouve toujours son chemin.
Paola – GIRO MUSIC