30 ans à contre-courant : Diriger une agence musicale indépendante quand on est une femme
En France, les femmes artistes n’ont représenté que 12 % des « leads » programmés dans les festivals en 2023. Plus frappant encore, elles ne perçoivent que 15 % des bourses d’écriture et de composition du Centre National de la Musique et ne constituent que 23 % des effectifs de l’Adami. Face à ces chiffres, on peut s’interroger : quelle est la réalité, en coulisses, pour une femme qui dirige une Très Petite Entreprise (TPE) de production et de booking depuis près de trois décennies ? Ler dernier rapport du CNM ne le mentionne pas.
En cette année 2026, Giro Music s’apprête à fêter ses 30 ans. L’occasion est idéale pour lever le voile sur un métier de l’ombre, souvent invisibilisé, et comprendre comment, loin des logiques industrielles, il est possible de bâtir un modèle pérenne, fondé sur l’hybridation, l’économie solidaire et la défense farouche des droits culturels.
L’artisanat musical face au gigantisme de l’industrie
Après avoir quelques années passées chez Caramba, en juillet 1996, je fondais Giro Music avec une intuition claire : créer une agence à la croisée du jazz et des Musiques du Monde Actuel. À l’époque comme aujourd’hui, le défi était de taille. L’industrie musicale est soumise à une hyper-concentration où 1 % des concerts capte 34 % des recettes du live. Ce modèle du « toujours plus grand » assèche la diversité et standardise les récits.
Chez Giro Music, nous avons fait un choix politique radical : celui de l’artisanat musical. Nous ne produisons pas à la chaîne, nous fabriquons à la main. Notre travail s’inscrit dans l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), un secteur souvent menacé par les coupes budgétaires, mais qui reste le véritable poumon de la diversité culturelle.
« Travailler avec une agence comme Giro, c’est l’assurance d’un cousu main. On ne nous vend pas un ‘produit’ prêt à consommer pour remplir des cases algorithmiques, on nous propose des œuvres vraies, qui ont le pouvoir de transformer notre rapport au public sur le territoire. » > — Une directrice du service culturel d’une ville de Bretagne, partenaire de longue date.
Nous accompagnons nos artistes dans la durée, avec rigueur et ambition , en refusant le buzz éphémère pour privilégier la trajectoire d’une vie. Ce travail chirurgical, discret et silencieux , nous le menons au sein de réseaux et syndicats militants comme le SMA (Syndicat des Musiques Actuelles), Zone Franche ou le RIF, pour défendre une politique culturelle de la diversité et du commun.
L'ancrage territorial : Penser le monde depuis le Noyer Renard à Athis-Mons
Si Giro Music rayonne aujourd’hui au national et à l’international, notre ancrage reste profondément local. Depuis sa création, l’agence est implantée à Athis-Mons, et plus précisément dans le quartier du Noyer Renard. Ce choix n’a rien d’anodin, il est le cœur battant de notre identité. C’est ici que j’ai grandi, c’est ici que j’ai été scolarisée, et c’est dans ces mêmes écoles de la République que mes enfants ont étudié.
Penser les « Musiques du Monde Actuel » ne se fait pas depuis un bureau parisien déconnecté du réel. Cela se pense et se vit depuis le Noyer Renard. Ce quartier populaire est un microcosme bouillonnant où les cultures se croisent, dialoguent et s’hybrident au quotidien. La réalité de mon quartier, avec ses diasporas, ses luttes, mais aussi sa solidarité infaillible et sa richesse humaine, constitue la matrice de notre ligne artistique.
Quand nous défendons des projets musicaux, nous défendons les visages, les voix et les histoires qui résonnent avec la vitalité de ce territoire. C’est cette vérité du terrain, rugueuse et magnifique, qui nous vaccine contre toute vision exotisante, aseptisée ou purement commerciale des musiques du monde. La diversité n’est pas un concept marketing pour Giro Music : c’est l’air que nous respirons tous les jours en bas de chez nous.
Être une femme productrice : de l'invisibilisation à l'affirmation
Évoluer dans le monde du spectacle vivant en tant que femme, qui plus est à la tête d’une structure indépendante issue d’un quartier d’éducation prioritaire, exige une détermination sans faille. Les inégalités sont structurelles : dans les musiques actuelles et traditionnelles, le cachet moyen par représentation reste déséquilibré, et l’accès aux postes de direction est un parcours du combattant.
Cette réalité, je la combats au quotidien dans mes choix de production et de booking. Je raconte souvent mon métier parce que c’est un métier de soin, de précision… et de joie. C’est un engagement qui nécessite d’affronter les injonctions à la rentabilité immédiate tout en créant des espaces sûrs et équitables pour les créatrices.
Cas concret : L’accompagnement de Vaiteani Prenez le duo Vaiteani. Porter un tel projet, qui tisse un lien subtil entre folk pop et racines polynésiennes, demande de sortir des clichés. Lors de leur dernière tournée, nous avons pris le pari de cibler les salles de petites et moyennes jauges — celles de moins de 300 places — qui font vivre l’écrasante majorité des artistes en France. Résultat : une tournée de + de 70 dates à travers l’Hexagone, avec un taux de remplissage exceptionnel, avec deux albums. Ce succès prouve qu’en refusant le formatage, on rencontre un public toujours avide d’authenticité.
L'hybridation comme moteur des droits culturels
Être entre le jazz et les musiques du monde implique une volonté d’innover, d’expérimenter, d’hybrider. Nous refusons les étiquettes réductrices. Nos artistes, qu’il s’agisse du Kora Jazz Trio , d’Ayom ou de Giuliano Gabriele, incarnent cette pluralité des sons et des parcours.
Cette hybridation n’est pas qu’une posture esthétique ; c’est l’application directe des droits culturels. Chaque personne, chaque public, chaque artiste est légitime dans sa culture. Face à des algorithmes de plateformes de streaming qui enferment les musiques francophones et du monde dans des bulles étanches guidées par la seule rentabilité, le spectacle vivant, pensé depuis des territoires comme Athis-Mons, reste notre meilleur outil de résistance.
« Avec Giro Music, j’ai trouvé une maison pour les esprits libres. On ne m’a jamais demandé de gommer mes origines ou de lisser mon propos pour ‘passer en radio’. Au contraire, on a fait de mon identité plurielle ma plus grande force sur scène. »
— Un artiste du catalogue Giro Music.
Nous ne cherchons pas des paillettes , nous avons besoin de lieux vivants, de connexions incarnées et de récits vrais. C’est pour cela que Giro Music place l’humain au cœur de tout : artiste, technicien·ne, producteur·ice, programmateur.ice, animateur.ice public : chaque voix compte, chaque regard porté sur le spectacle vivant nourrit.
Se projeter pour les 30 prochaines années
La goutte d’eau trouve toujours son chemin. Malgré les crises successives qui fragilisent notre écosystème associatif et indépendant, l’énergie chez Giro Music est intacte, fougueuse, vibrante.
Aujourd’hui, je suis en train de me projeter pour les 30 prochaines années. Cela passe par repenser le booking avec de nouvelles approches, sans jamais renier d’où nous venons. Nos métiers racontent ce monde globalisé, fait de rencontres et d’hybridations. À l’heure où les budgets se resserrent, nous continuerons de marteler que la culture n’est pas une variable d’ajustement, mais un pilier de la société.
Giro Music continuera d’être ce laboratoire de créations vivantes, ancré au Noyer Renard et ouvert sur le monde. Nous sommes là pour faire exister des œuvres vraies, dans un monde où tout pousse à l’uniformité.
Trente ans à provoquer des rencontres. Et nous ne comptons pas nous arrêter là, enfin j’ose encore l’espérer.
Paola D’ANGELA
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