On a renommé la débrouille pour la rendre acceptable. Avant, on disait “précaire”. Aujourd’hui, on dit “entrepreneur”. Même réalité, packaging neuf : tu portes tout, tu encaisses tout, et si tu tombes, c’est que tu n’as “pas assez optimisé”.
Le secteur se raconte une reprise. On brandit la billetterie, on célèbre le “retour du public”. Très bien. Sauf que la vérité est plus brutale : les coûts ont gagné. Tu peux remplir et perdre. Tu peux tourner et t’endetter. Tu peux travailler et t’épuiser. Et pendant que les structures se protègent — parfois à juste titre — on a trouvé une solution commode : déplacer le risque sur l’artiste.
Le récit “artiste-entrepreneur” est une opération politique. Il transforme un problème collectif en responsabilité individuelle. Les budgets se tendent ? “Fais un petit format.” Les tournées sont chères ? “Sois agile.” La com’ coûte un rein ? “Crée du contenu.” Les lieux n’ont plus de marge ? “Accepte des conditions.” Et si ça ne marche pas ? “Tu n’as pas assez travaillé.” C’est ça, le tour de magie : on te vend l’autonomie pour t’éviter la solidarité.
On te dit “désintermédiation”. Traduction : intermédiaire, c’est toi. Tu deviens ton label, ton attaché de presse, ton tourneur, ton community manager, ton comptable, ton chef de projet, ton chargé de diffusion. Tu deviens une entreprise sans capital, un service public sans subvention, un collectif réduit à une personne. Tu ne fais plus seulement de la musique : tu produis des preuves que tu existes. Posts, stories, pubs, dossiers, relances. Le “temps invisible” devient ton deuxième album. Sauf que celui-là, personne ne l’applaudit.
Et qu’on arrête avec le mythe de la “petite tournée”. Une tournée de 10 dates, c’est déjà une prise d’otage budgétaire : van, carburant, péages, hôtels, per diem, technicien, backline, assurances, temps de montage, jours off imposés par la géographie. Les recettes ? Elles dépendent d’un contexte qui ne t’appartient pas : météo, concurrence, agenda local, presse, dynamique du lieu. Et même quand ça remplit, rien ne garantit l’équilibre. La tournée n’investit pas : elle avance. Elle avance à crédit, à fatigue, à renoncements.
Pendant ce temps, la diffusion “rationalise”. On prend moins de risques, on programme plus sûr, on réduit l’inconnu, on serre les conditions, on demande des miracles marketing. On appelle ça “réalisme”. Nous, on appelle ça industrialisation : la chaîne de montage appliquée au vivant. Moins de temps, moins d’écoute, moins d’expérimentation, moins de singularités. Et au milieu, l’artiste doit “percuter” vite. Sinon, dehors.
Le pire, c’est la romantisation : on te vend la galère comme une preuve de valeur. “Si tu y crois, tu vas y arriver.” Non. Ce n’est pas une question de foi. C’est une question d’économie, de partage, d’infrastructures. Le “démerde-toi” est une manière élégante de dire : on a renoncé à construire des conditions de création et de diffusion justes.
La sortie n’est pas individuelle. Elle ne viendra pas d’un énième tuto, d’une formation “branding”, d’un tableur d’optimisation. La sortie est collective, ou elle n’existe pas. On tient ensemble ou on tombe ensemble.
Trois choses, concrètes, maintenant :
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Mutualiser : admin, paie, prod, diffusion, communication. Refuser la fiction de l’artiste-entreprise solitaire.
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Re-politiser les conditions : défraiements, hébergement, technique, temps de montage, repos. Ce n’est pas du détail : c’est le cœur du travail.
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Changer le récit : un projet n’existe pas parce qu’il “performe”. Il existe quand il fait place — à des histoires situées, à des territoires, à des diasporas, à des esthétiques non standardisées. C’est là que vivent les droits culturels : pas dans le discours, dans les conditions.
Chez GIRO MUSIC, on ne vend pas un mythe d’autonomie. On construit des trajectoires. On partage le risque, une vision entre un Artiste, son label, son éditeur, son attaché.e de presse et nous. On défend l’hybridation comme une pratique, pas comme un slogan. On refuse la chaîne de montage et la programmation “sous assurance”. Parce que le vivant n’est pas un produit et la diversité n’est pas un bonus : c’est une responsabilité publique.
Le DIY, oui — quand il signifie initiative, invention, liberté.
Le “démerde-toi”, non — quand il devient une politique de gestion de la précarité par ceux qui la subissent.
Changer le récit : l’artiste-entrepreneur n’est pas un “super-héros”, c’est souvent un symptôme.